Ave Christe, spes ultima

Ave Christe, spes ultima

Une explosion illumina brièvement le ciel noir de ce dimanche 30 octobre 20**. Debout derrière l’une des fenêtres de son bureau au travers de laquelle il laissait traîner son regard, le président Salim Robert n’entendit pas la détonation. Il savait seulement qu’elle avait lieu, à quelques kilomètres, quelque part dans la banlieue ouest de Paris. En ce moment, il y avait sans doute des cris, des pleurs, des appels au secours. Mais personne ne viendrait. D’ici trente minutes, probablement, une autre explosion déchirerait de nouveau le ciel.

Quelques coups discrets à la porte lui rappelèrent son devoir. Sept heures approchaient. L’éminence noire entrait à pas de chat, sans que nul ne l’eût introduit, comme s’il était chez lui. Quel diable d’homme !

Il se retourna. C’était bien lui, le père Emmanuel Boussougou, vêtu de son clergyman immaculé. À sa vue, le chef de l’État ne put retenir un mouvement d’humeur. Après un soupir suivi d’un discret claquement de langue, il souffla :

— C’est l’heure ?

— C’est l’heure, Monsieur le président.

Ah, ce ton feutré, cet accent léger, ce ton impérieux déguisé dans une voix qui se réduisait presque à un chuchotement, ces mains jointes l’une contre l’autre comme s’il allait se mettre à prier, cette tête légèrement penchée vers l’avant, ce sourire enfin, ce sourire exaspérant qui s’ouvrait sur de grandes dents blanches !

Comment s’était-il laissé prendre dans les rets de ce Gabonais inconnu du grand public et de lui voici trois mois encore, de ce prêtre sans âge qui parlait d’une manière si persuasive, qui paraissait connaître le sésame pour s’ouvrir toutes les portes, qui avait plus de finesse et de sens stratégique qu’aucun autre homme, que tous les hommes réunis ? Pour se moquer de lui ou, pour mieux dire, pour se venger de lui, derrière son dos, on l’appelait l’éminence noire, à cause de sa couleur de peau et de son vêtement blanc, et pour rappeler le fameux père Joseph qui servit si bien les manœuvres du cardinal de Richelieu. Éminence grise, certes, mais dans cet homme, il y avait du père Joseph et du Richelieu réunis, et peut-être ne faudrait-il pas longtemps avant qu’il ne finisse lui-même président, du moins premier ministre. Un curé, président de la république la plus laïque, voilà un comble qui devait changer le squelette du petit père Combes en centrifugeuse.

— C’est vraiment nécessaire ?

— Cela ne fait pas le moindre doute. Ce n’est que par là qu’il faut commencer pour relever votre pays.

C’était pourtant, vraiment, une drôle d’idée. Mais le père Boussougou avait déjà eu des drôles d’idées, et elles s’étaient toutes révélées pertinentes. Il paraissait qu’il suffisait de lui présenter une difficulté pour qu’elle fût aussitôt aplanie. La première fois que le président l’avait rencontré, c’était lors d’un dîner qu’il avait donné à l’ambassadeur du Gabon, au côté duquel se tenait cet homme sans éclat et qui parlait peu. Le président, pour faire la conversation, avait présenté la politique française comme une pelote de laine entre les mains d’un chat : à peine tirait-on un fil que toute la pelote se dévidait, et l’intrication était plus grande après qu’avant. Puis, pour se bien faire entendre, il avait donné un exemple de cette insurmontable complexité.

Soudain, cet homme qui n’avait pas prononcé plus de trois ou quatre phrases banales s’était montré d’une clairvoyance presque surnaturelle. Il avait présenté une solution. Pourquoi ne pas essayer ?

Le lendemain, il l’avait fait appeler après que le problème eut effectivement été résolu. Depuis ce 16 août, le père était dans la place et l’avait prise en entier, peu à peu, et personne ne lui pouvait résister.

— Est-ce que tout le monde est là ?

Le président ne voulait pas mener tout seul cette cérémonie insensée. Plus on est de fous, moins on a l’air fou.

— Mesdames les présidentes du Sénat et de l’Assemblée nationale sont à vous attendre dans le grand vestibule en la compagnie de quelques représentants de la nation qui ont jugé opportune leur participation. Vous trouverez également Monsieur le Premier ministre, Messieurs les ministres de l’Intérieur et de la Défense, Mesdames la Garde des Sceaux, les ministres de l’Éducation et de la Jeunesse.

— Et les autres ?

— Ils sont en déplacement en province.

— C’est vrai, je ne m’en souvenais pas. Et le Président des Communautés et Minorités ethniques et religieuses ?

— Je crains que Monsieur Aziz Sennour ne se soit fait porter pâle de peur de déplaire à une partie de ceux qu’il est en devoir de représenter.

— Et l’évêque, cette loque ?

À cette qualification peu flatteuse, le père Boussougou ne put se retenir de sourire. La médiocrité de l’archevêque de Paris était proverbiale. Tout le monde le méprisait, à commencer, sans doute, par lui-même. Qu’il fût arrivé si haut était une sorte de miracle qu’expliquaient la raréfaction du clergé et la nécessité de mettre en poste quelqu’un qui ne fût point trop porté sur le latin — et celui-là le parlait comme un Ostrogoth qui venait de franchir les Alpes.

— Nous n’avons rencontré aucune difficulté à faire venir Monseigneur.

Quand on lui avait parlé de l’idée du père Boussougou, il avait écarquillé les yeux et dressé les sourcils comme si on avait versé le mot transsubstantiation sur la tête de Zwingli lui-même. Il avait combattu ce projet avec une vigueur et même une hargne qu’on ne lui attribuait généralement point. Il s’était laissé aller à des réflexions fort désobligeantes au sujet du père Boussougou, non sans sombrer dans un racisme qu’il eût combattu en toute autre occasion. Cependant, revirement complet aussitôt qu’il eut appris comment on avait accueilli cette proposition dans les milieux de pouvoir, comment on était passé du scepticisme au ralliement, comment on avait fini par accepter cette solution, compte tenu de la gravité extraordinaire de la situation.

Tout de même, il avait protesté devant le texte qu’il devait lire ce matin. Certains mots, certaines formulations ne pouvaient que lui faire dresser les cheveux, qu’il avait fort soignés, sur son crâne ridé. Mais le père Boussougou tenait à ses formules et comme il était l’oracle du président Robert, lequel d’ailleurs ne comprenait rien à ce qu’il devait lire lui-même et ne voyait nulle différence entre la version remaniée par l’archevêque et l’originale, il fut contraint de s’incliner.

On alla donc en procession à Notre-Dame, comme prévu. Le père Boussougou eût aimé y voir d’autres représentants du peuple : syndicalistes, chefs de partis, capitaines d’industrie, présidents de grandes associations, et même d’autres successeurs des apôtres ; hélas, il avait déjà tout pouvoir sur un gouvernement, il n’était que trop normal qu’il ne pût de sa seule parole réparer les routes crevées, remplir les cuves de carburant des stations-service, rétablir le courant électrique et les communications.

La cérémonie serait, en quelque sorte, intime. D’ailleurs, l’heure matutinale avait été choisie par un reste de respect humain et de laïcisme : peu de gens seraient debout pour y assister, croyait-on.

On se trompait. Une foule considérable et étrangement silencieuse s’était placée de part et d’autre du chemin qui conduisait à la cathédrale. Le président Robert crut y discerner de l’hostilité et fut sur le point d’ordonner de faire demi-tour mais le père Boussougou attrapa un homme jeune et le présenta au président.

— Mon ami, lui dit-il avec onction, pourquoi êtes-vous ici ?

Intimidé, l’autre ne répondit point avant qu’on l’engageât à s’exprimer à nouveau.

— Eh bien, c’est peut-être, peut-être, la dernière chance de salut, tout ça, non ?

Un autre, saisi un peu plus loin, proféra une réponse similaire. Aucun geste menaçant ne fut aperçu, aucun cri, aucune huée. Rasséréné, le président laissa échapper un soupir.

— Ne vous avais-je point annoncé, Monsieur, chuchota l’homme en blanc tout sourire, qu’il se ferait un miracle ? Ce n’en est que l’amorce.

Alors, sous les voûtes du majestueux édifice qui se dresse vers le ciel, pour la première fois depuis plus de cinquante lustres, les représentants de la France ployèrent le genou devant le Christ qu’ils reconnurent comme leur seul Roi et Sauveur.

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