Il est toujours étonnant de lire un texte qui, avec plusieurs siècles d’avance, semble décrire avec précision un événement postérieur. C’est le cas de cet extrait de Bourdaloue, excellent orateur du Grand-Siècle, extrait qui coïncide si bien avec la révolution liturgique de 1969. Mettez Paul VI et Bugnini à la place du mot novateurs, et à quelques détails qui s’appliquent aux Jansénistes et assez mal aux révolutionnaires de notre temps, vous serez surpris de voir à quel point cela tombe juste.
On introduit [la singularité] dans les choses de Dieu, jusque dans la dévotion, la religion, jusque dans le sanctuaire et les divins mystères. C’est même ordinairement en cela qu’on se rend plus singulier, et ç’a été de tout temps l’esprit des novateurs.
D’où sont venues tant de variations dans les pratiques de piété, dans les prières, dans la récitation des offices, dans la lecture des livres, dans les décisions de morale, dans les exercices de pénitence, dans l’approche des sacrements? Il était naturel, et il eût été mille fois plus convenable et plus sage de laisser les fidèles dans les bonnes pratiques qu’ils observaient, dans les dévotions louables en elles-mêmes, autorisées par la tradition de plusieurs siècles, répandues parmi tout le peuple chrétien. Ils eussent bien plus profité des livres qu’on leur mettait depuis longtemps dans les mains, qui, sans être si polis ni si ornés, édifiaient davantage par leur simplicité et leur solidité, et servaient beaucoup plus à leur éclairer l’esprit et à leur toucher le cœur. Ils eussent incomparablement plus avancé dans les voies de Dieu, si l’on n’eût point tant agité et troublé les consciences par des rigueurs extrêmes et de fausses terreurs sur la morale, sur la pénitence, sur la fréquentation des sacrements, et qu’on s’en fût tenu aux maximes et à la conduite des habiles maîtres qui avaient éclairci toutes ces matières. Mais le premier principe d’un novateur, c’est de n’être pas comme les autres hommes. Car il n’y aurait point assez de gloire pour lui à ne dire que ce que les autres ont dit, et à ne faire que ce que les autres ont fait. Il veut frapper autrement la vue, et pour cela il faut qu’il réforme tout, ou plutôt qu’il renverse tout. De là grand mouvement, grand bruit, nouvelles observances, nouvelles pratiques, nouvelles prières, nouveaux offices, nouveaux livres, nouvelles questions sur la morale évangélique, et nouvelles opinions, nouvelles méthodes pour le sacrifice de la messe, pour la confession, pour la satisfaction des péchés, pour la communion : comme s’il voulait s’appliquer ce que Dieu disait de lui-même : Voici que je renouvelle toutes choses. Il n’épargne pas même les saints, ni leurs reliques, ni leurs faits mémorables, ni les lieux fréquentés en leur honneur; déplaçant du ciel qui il juge à propos, se piquant là-dessus d’un discernement juste, et refusant de se soumettre à ce qu’il appelle idées populaires. Or qu’est-ce que tout cela? des singularités. Singularités qui vont à changer presque tout le culte extérieur et toute la face de la religion. Singularités qui paraissent aux yeux du public, et qui attirent son attention.