Ce qu’il y a d’inquiétant dans ces dubia soumis au souverain pontife par les cardinaux Brandmüller, Zen, Burke, Sandoval et Sarah, ce n’est pas, évidemment, que des cardinaux se soucient du respect de la doctrine catholique (c’est bien le moins qu’on puisse attendre d’eux !), mais de la facilité déconcertante avec laquelle n’importe quel catholique un peu formé pourrait y répondre. Mieux, certaines questions ne requièrent que du simple bon sens. Autrement dit, autant il serait compréhensible que des dubia soient soumis sur des sujets épineux, qui requièrent des connaissances théologiques approfondies, un raisonnement serré et rigoureux, autant il est incompréhensible, ou plus exactement, inquiétant, que des questions soient posées sur des sujets aussi simples. C’est dire à quel point nous sommes malheureusement descendus, à quel point la sainte Eglise est menacée, à quel point la doctrine est bafouée, la vérité méprisée, l’enseignement de Notre-Seigneur rejeté. On en est à craindre que les prochains dubia ne portent sur le Christ lui-même (et ce ne sont pas les élucubrations du père Spadaro qui nous feront dire le contraire !) Etant donné ce caractère assez basique, je me suis demandé s’il était possible de répondre de mémoire, sans recherche, en mettant en avant le simple bon sens, aux différentes questions posées. Il me semble que oui comme, je l’espère, le lecteur le verra.
1 – Est-il possible que l’Église enseigne aujourd’hui des doctrines contraires à celles qu’elle enseignait auparavant en matière de foi et de morale, que ce soit par le Pape ex cathedra, ou selon les définitions d’un Concile œcuménique, ou encore selon le Magistère ordinaire universel des Évêques dispersés dans le monde (cf. Lumen Gentium 25) ?
Non. Et le simple bon sens l’exige. Si l’Eglise, de nos jours, contredit ce que l’Eglise d’hier a dit sur des réalités intemporelles (donc de foi ou de morale), pourquoi ce qu’elle dit maintenant serait-il plus vrai que ce qu’elle a dit hier ? Pourquoi, demain, ne pourrait-elle contredire ce qu’elle affirme aujourd’hui ? Aujourd’hui, le Christ est Dieu : il faut le croire impérativement ; demain, le Christ est seulement un homme : il faut le croire impérativement ; après-demain, le Christ est un alien : il faut le croire impérativement. Une telle inconstance est bien près de la folie, et aucune personne sensée ne pourrait désormais accorder quelque crédit à l’Eglise : seuls ceux qui ont perdu la raison, les hallucinés, les instables, les aveugles et les sots accepteraient de rentrer dans une pareille secte. Est-il même nécessaire d’avancer l’autorité de saint Vincent de Lérins et de sa fameuse citation, selon laquelle doit être tenu comme étant de foi tout ce qui a été cru partout, par tous et toujours ?
2 A – Est-il possible que, dans certaines circonstances, un pasteur puisse bénir des unions entre personnes homosexuelles, laissant ainsi entendre que le comportement homosexuel en tant que tel ne serait pas contraire à la loi de Dieu et au cheminement de la personne vers Dieu ?
2 B – L’enseignement constant du Magistère ordinaire universel, selon lequel tout acte sexuel en dehors du mariage, et en particulier les actes homosexuels, constituent un péché objectivement grave contre la loi de Dieu, indépendamment des circonstances dans lesquelles ils ont lieu et de l’intention avec laquelle ils sont accomplis, est-il toujours valable ?
Non pour la A, oui pour la B. C’est évident par rapport à la réponse précédente, mais il est facile de rentrer davantage dans les détails. Ce vice a toujours été condamné très sévèrement, quoi que prétendent les exégètes modernes. Qui ne connaît Sodome et Gommorhe ? Qui ignore que l’Exode (ou un autre livre du Pentateuque, je ne me souviens plus) dit explicitement : il est interdit de se servir d’un homme comme on se sert d’une femme, c’est une abomination ? Qui ignore que saint Paul, donc le Nouveau Testament, prenant donc bien la suite de l’Ancien, déclare qu’aucun impudique, aucun effeminé ne rentrera dans le royaume des cieux ? Rappelons qu’Onan, fils de Juda, fut frappé de mort par le Seigneur pour avoir commis un crime similaire, mais moins grave ; rappelons que les adultères sont eux aussi punis de mort dans la loi mosaïque, alors même que leur faute n’est pas contraire à l’essence de l’homme ; qu’on ne peut avoir de relations charnelles en dehors du mariage, et que cette seule règle interdit toute relation contre nature puisqu’il n’est pas possible de contracter mariage avec une personne de son sexe. Puisqu’il est établi que de tels actes sont contraires à la volonté du Dieu qui pour nous périt sur la croix, il va de soi que nul ne peut être béni pour cette raison, que nul ne peut recevoir une approbation de la part d’un ministre du Dieu qui désapprouve des unions qui devraient plutôt être appelées des groupements de malfaiteurs. Imagine-t-on bénir une troupe de bandits qui se prépare à rançonner des voyageurs ? Ou deux assassins qui se préparent à tuer un homme ? Or, ces hommes, ces femmes, qui se parent d’une amour factice, c’est celui qu’ils disent aimer qu’ils assassinnent, ajoutant l’hypocrisie au crime. Mais, qu’on veuille bénir celui qui veuille s’arracher à de telles chaînes, quel que soit le point où sa faiblesse le maintient, qu’il se livre encore à de tels actes ou qu’il tâche au contraire d’éviter d’y retomber, qu’on veuille bénir l’intention bonne, même faible, l’intention qui vient de Dieu et qui est la première étape nécessaire pour faire sa volonté, bénir un tel homme, l’encourager à progresser, le relever de ses chutes, l’inviter à ne point céder au désespoir, c’est là une œuvre pie qui n’a rien à voir et qu’on ne saurait confondre.
3 – Le Synode des évêques qui se tiendra à Rome, et qui ne comprendra qu’une sélection choisie de pasteurs et de fidèles, exercera-t-il, au sujet des questions doctrinales ou pastorales sur lesquelles il sera appelé à s’exprimer, l’autorité suprême de l’Église, qui appartient exclusivement au Pontife romain et, una cum capite suo, au Collège des Évêques (cf. can. 336 C.I.C.) ?
Seul le souverain pontife peut répondre à cette question, ce qu’il se garde bien de faire avec clarté. Tout au plus peut-on affirmer que l’expérience montre que, peu soucieux de logique, le successeur de Pierre ne contredira pas la doctrine, que ses paroles seront on ne peut plus confuses, et que des exégètes se chargeront de clarifier ses propos dans le sens qui leur convient. François se contentera ensuite de ne pas les contredire.
4 – L’Église pourrait-elle à l’avenir avoir la faculté de conférer l’ordination sacerdotale à des femmes, contredisant ainsi le fait que la réservation exclusive de ce sacrement à des hommes baptisés appartient à la substance même du sacrement de l’ordre, que l’Église ne peut pas changer ?
Non. Il suffit de faire remarquer que, dans l’Ancien Testament, le sacerdoce, et plus encore le souverain sacerdoce, fut toujours réservé aux hommes, que ce soit avant Moïse (Abel, Abraham, Melchisédech, entre autres) ou après, alors qu’il y eut parmi les Hébreux des femmes prophètes ou même guerrières, et bien évidemment de saintes femmes ; que Notre-Seigneur ne choisit que des hommes pour apôtres ; que cette tradition fut maintenue dans toute l’Eglise, tant en Orient qu’en Occident, et même chez la plupart des hérétiques qui gardèrent le sacerdoce ou un semblant ; que Notre-Seigneur lui-même voulut être un homme, non une femme, et qu’il a voulu que les prêtres lui soient conformés ; qu’il est ridicule de soutenir que c’est l’esprit du temps qui interdisait à Notre-Seigneur de choisir des femmes, lui qui n’a pas hésité à choquer ses contemporains en leur proposant sa chair en nourriture, ce qui était bien plus effroyable que de proposer des femmes à la prêtrise, d’autant que, hors les Juifs, quasi tous les peuples voisins avaient des prêtresses : si vraiment les femmes devaient être admises au sacerdoce, on aurait trouvé des prêtresses dès le deuxième siècle, lorsque la majorité des chrétiens fut constituée de non-juifs à qui l’idée n’eût pas répugné. On pourrait ajouter que Dieu est appelé Père, et non Mère ; que la deuxième personne de la Sainte Trinité est appelée Fils et non Fille. On pourrait aussi suggérer que jamais la Vierge Marie n’a eu une quelconque fonction sacerdotale, elle qui était un véritable tabernacle, elle qui offrit son fils lors de la Passion.
5 – Un pénitent peut-il validement recevoir l’absolution sacramentelle si, tout en avouant un péché, il refuse de prendre d’une quelconque manière la résolution de ne pas le commettre à nouveau ?
Non. Que diriez-vous à celui qui a tenté de vous assassiner, qui vient vous voir d’un air contrit mais qui vous annonce qu’il recommencera dès que l’occasion se présentera ? Il en va de même d’un pareil pénitent : “Seigneur, je vous ai offensé ; pardonnez-moi ; cependant, ne vous fâchez pas, je recommencerai la prochaine fois ; mais pardon quand même !” Si ce n’est pas mépriser Dieu, je ne sais pas ce que c’est ! A-t-on oublié la fameuse phrase de Notre-Seigneur à la femme adultère : “Va, et ne pèche plus” ? N’est-il pas évident que le Seigneur, ayant accordé son pardon, demande à la femme de ne plus recommencer ? Demander pardon sans intention de s’amender n’est rien de plus que de l’hypocrisie.
On ne peut admettre des changements sur ces points qu’à une condition : que ce soit la réalité qui ait changé, ou la volonté de Dieu. Or, si tel était le cas, le Nouveau Testament (dont on a vu l’accord avec l’Ancien) serait caduque : il faudrait donc un autre Testament. Or, l’Alliance nouvelle étant aussi éternelle, ce néo-Testament n’en peut être qu’une parodie, contre laquelle saint Paul nous a mis déjà en garde.