Voilà six mois que j’attendais de pouvoir lire cet ouvrage. Aussitôt reçu, aussitôt lu, et avec quel intérêt ! Ce n’est rien de moins qu’une somme magistrale qui démontre toute la perversité de la messe de Paul VI.
Ce n’est pas le premier texte ou livre que je lis sur le sujet, mais c’est certainement le plus clair et le plus exhaustif.
Avant toute chose, il faut dire que l’auteur est sédévacantiste et n’en fait nul mystère. Que ceux qui sont allergiques à cette théorie (que je ne fais pas mienne) ne s’arrêtent pas à ce minuscule problème : cette théorie, bien qu’elle affleure nécessairement à certains moments du livre, n’ôte certainement rien à la pertinence de l’analyse. Du reste, je suis convaincu que mes lecteurs sont assez intelligents pour lire une foule de livres d’auteurs avec lesquels ils sont plus ou moins en désaccord. Une fois évacuée la mauvaise raison de ne pas lire ce livre, voyons les bonnes raisons pour le faire (et les principaux défauts qu’on y trouve).
Thèse. Elle est simple et clairement exposée : la messe de Paul VI détruit la doctrine catholique dans l’esprit des fidèles et se montre gravement irrévérencieuse. Ses racines sont fondamentalement hérétiques : on y sent le modernisme et l’œcuménisme à chaque instant.
Clarté. Ce livre a quelque chose d’un peu scolaire : chaque chapitre commence en quelque sorte par l’annonce du plan, le développement, puis une conclusion qui résume méthodiquement l’ensemble du chapitre. C’est extrêmement commode pour retrouver rapidement telle ou telle idée, surtout dans un livre de 450 pages.
Présentation historique. Avant d’analyser les rites de la messe moderne (si on peut appeler ainsi quelque chose d’aussi informe), l’abbé Cekada présente quelques étapes historiques qui montrent que les prétendus réformateurs étaient déjà à l’œuvre dans les années précédant le deuxième concile du Vatican. Ils ont notamment eu une grande influence sur la destruction de la semaine sainte, sur le calendrier liturgique, sur l’ordinaire de la messe en 1960. Ces chapitres démontrent utilement que l’édition de 1960 du missel traditionnel, sans être absolument moderniste, est déjà souillée de quelques taches. Je suis heureux de voir ces derniers temps de plus en plus critiques de cette édition dans un sens traditionnel. Également, est démontrée la rupture qui eut lieu entre les initiateurs du mouvement liturgique (au premier rang desquels Dom Guéranger) et leurs continuateurs, qui ne sont rien de plus que des vandales spirituels.
Critique des parties propres de la messe moderne (oraisons, lectures, psaumes, calendrier). La plupart des critiques traditionalistes de la messe de Paul VI se sont concentrées sur les problèmes posés par les bouleversements les plus criants, dans le Canon, l’Offertoire, plus généralement l’ordinaire de la messe, et aussi les soi-disant abus liturgiques (communion dans la main, musique profane, etc.) Le livre de l’abbé Cekada aborde assez en profondeur les problèmes posés par le calendrier divisé en deux et trois années ; les lectures complètement caviardées pour éviter tout ce qui toucherait la théologie prétendument négative (péché, enfer, mortification, etc.) ; les oraisons trafiquées pour la même raison, si bien qu’il ne reste que 17 % des collectes de la messe traditionnelle, et d’autres points encore.
Les responsables. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’exonère pas Paul VI de son écrasante responsabilité à l’égard de la nouvelle messe. Les preuves avancées sont on ne peut plus solides. Après avoir lu ce livre, on a du mal à croire encore la thèse du Paul VI trompé sans cesse par Bugnini et consorts. La malice de ce dernier et le véritable complot dont il s’est fait l’agent dévoué et très actif sont d’ailleurs remarquablement décrits. On a en revanche un peu plus de mal à croire ce que l’auteur dit de Pie XII, qui aurait toujours été la dupe de ses mauvais conseillers en raison de son grand âge, de sa maladie, de son caractère… Les motifs qui l’ont poussé à poser les premières étapes de la réforme, je ne les connais pas, mais l’auteur n’est pas très convaincant.
La victoire des modernistes. En revanche, est assez bien expliqué la raison pour laquelle les modernistes combattus par des papes comme saint Pie X ont malgré tout réussi sournoisement à saper la saine doctrine grâce à la liturgie. D’après l’auteur, on considérait dans les séminaires pré-conciliaires que le cours de liturgie se limitait à l’enseignement des rubriques et qu’il était indifférent d’avoir un orthodoxe ou un moderniste pour s’occuper de cette matière. Grave erreur, comme on peut le voir, puisque toute la liturgie a été présentée de manière absolument fallacieuse à une ou deux générations de prêtres qui, lorsque la révolution est arrivée, n’avaient aucune raison de la combattre. Il me semble qu’il y a là une leçon importante à retenir : nous devons tâcher de comprendre, avec humilité, pourquoi les rites ont été ainsi faits. Dès lors qu’on comprend, ne serait-ce qu’un peu, on ne veut plus rien changer, et la moindre modification, la moindre négligence même, nous remplit de tristesse comme un homme qui perdrait un bijou précieux.
Validité de la messe. Sur ce point extrêmement controversé, l’auteur ne dit rien de plus que ce que le père (ou Monseigneur, comme on voudra) Guérard des Lauriers écrivait : la messe moderne est invalide, ou du moins sa validité est souvent extrêmement douteuse parce que les paroles de la Consécration sont devenues narratives et non plus performatives. Cet argument a beaucoup impressionné mon petit esprit d’étudiant en linguistique. Il est cependant peut-être un peu étroit et sans doute faut-il à tout le moins considérer l’intention du célébrant, et d’autres choses de ce genre. Ce qui est certain, c’est que la doctrine de la transsubstantiation est obscurcie dans l’esprit des fidèles par des formules ambiguës, ce dont témoignent les enquêtes sur le sujet.
L’esprit de sacrilège. Évidemment, si la messe moderne est invalide, on ne voit pas en quoi elle est sacrilège ; mais si elle est valide, alors elle contient de nombreux gestes, ou omissions, qui frisent le sacrilège. Cela est amplement démontré, et ce ne sont pas seulement des abus : l’édition typique, malgré les révisions, conserve ses tares. Parmi les omissions les plus choquantes, citons le peu de génuflexions et de signes de croix.
L’assemblée. En lisant ce livre, je me suis demandé si j’avais bien lu les précédents textes sur la question car il est un point qui m’apparaît désormais beaucoup plus clairement : l’importance énorme de l’assemblée, du peuple, dans la nouvelle liturgie. J’ai eu l’impression que des œillères m’étaient tombées des yeux et que, d’un coup, beaucoup de choses qui me semblaient incompréhensibles jusque-là ne l’étaient plus du tout. L’auteur insiste beaucoup sur le fait qu’en réalité, tout est tourné vers l’assemblée qui est, selon la théorie de Bouyer, la principale présence réelle : Notre Seigneur ne se trouve pas d’abord (ou pas uniquement) dans les saintes espèces, mais dans l’assemblée elle-même. Cette raison explique une quantité impressionnante de rites modernes qui m’apparaissaient comme parfaitement aberrants : le prêtre face au peuple ; le baiser de paix qui ne descend pas du prêtre ; l’absence totale de révérence à l’égard du prêtre, de l’autel, du tabernacle ; le déplacement du tabernacle ; la communion debout et dans la main ; et j’en passe.
L’antiquité. De nombreuses fois, j’ai entendu dire que tel ou tel rite de la messe moderne était un retour à l’antiquité : ce livre démontre amplement que ce n’est qu’une erreur ou un mensonge. Les fabricants de ce pantin désarticulé l’ont simplement habillé d’oripeaux volés à l’antiquité (pas toujours très orthodoxe), déchirés et recousus n’importe comment.
Les solutions. Il me semble qu’il ne sera pas d’un grand intérêt de suivre les critiques de l’auteur sur ce sujet. Si, d’ailleurs, un lecteur parvient à tirer quelque conclusion pratique que ce soit, qu’il me le signale, car je n’en vois aucune, pour ma part. La messe moderne doit être supprimée : soit ; mais comment ? Il me semble en revanche que, concernant le choix de l’édition du missel traditionnel, il serait souhaitable de suivre les préconisations de l’auteur qui promeut l’édition de 1951, c’est-à-dire avant les déformations de Mgr Bugnini et de ses complices. La version de 1960-1962, la plus employée de nos jours, en plus de n’avoir jamais été vraiment suivie en son temps parce que c’était une édition transitoire déjà dépassée dans la pratique, n’est peut-être pas bâtarde, mais du moins appauvrie. Pourquoi garder la copie quand on pourrait avoir le tableau de maître aussi aisément ?