Notules et questions sur l’Écriture #2

L’apôtre saint Pierre est-il l’auteur de la deuxième épître qui porte son nom dans le canon des Écritures ?
À cette question, l’exégèse moderne répond résolument par la négative. Ainsi, si l’on prend une édition destinée à un public qui n’est pas forcément religieux, comme celle qui parut chez Robert Laffont dans la collection Bouquins, on peut lire dans l’introduction à cette épître : “La deuxième épître placée sous l’autorité de l’apôtre Pierre est l’écrit le plus tardif du Nouveau Testament. Elle date vraisemblablement du début du IIème siècle. Son genre littéraire relève du Testament, des derniers conseils attribués à une personnalité exceptionnelle, selon une pratique courante à cette époque. Peut-être faut-il la rattacher à un cercle issu du grand apôtre et de son disciple Marc.” (1)
L’introduction qu’en fait le chanoine Osty est un peu moins catégorique mais ne permet pas au lecteur de conclure différemment : “AUTEUR Il se donne pour Syméon Pierre […] qui écrit une seconde lettre. Malgré cette affirmation, quelque peu insistante, il y a de bonnes raisons de penser que la présente épître n’est pas de saint Pierre, mais d’un inconnu qui a usurpé le patronage du premier des Apôtres. […] elle fut composée par un disciple de l’Apôtre, soucieux de reproduire pour l’essentiel l’enseignement reçu […]. C’est sans doute la raison pour laquelle il se crut autorisé, sans penser commettre une faute, à se couvrir de l’autorité de son chef.” (2)
On constatera à la lecture d’autres Bibles modernes que cet avis est généralement partagé. (3)
Au contraire, Cornelius a Lapide, dans son commentaire, écrit : “Il est de foi que cette épître est de saint Pierre, et qu’elle fait partie du Canon des Écritures. C’est en effet le sentiment de l’Église toute entière, et c’est ce que définissent en outre le troisième concile de Carthage, les conciles de Florence et de Trente ; c’est pourquoi Didyme l’Aveugle l’a commentée ; et tant saint Jérôme que saint Grégoire le Grand attestent qu’elle est véritablement de saint Pierre.” (4) Il faut insister sur le fait qu’il ne sépare pas la question de la canonicité de cette épître de celle de son auteur, et on le comprend bien : les deux sont intimement liées, au point que nier la paternité de l’Épître à saint Pierre, c’est aussi nier sa canonicité. On en verra une raison un peu plus bas dans cet article.
Un peu plus près de nous, Fillon, dans son introduction, mentionne les doutes élevés sur cette attribution mais les bat en brèche. (5)
Il n’est pas sans intérêt de constater que ce sont les hérétiques qui, les premiers, ont levé des doutes : dans les temps antiques, c’est Eusèbe de Césarée, lequel n’est pas sans mérite, mais a défendu des positions ariennes, qui refuse à saint Pierre la paternité de ce texte ; plus tard, c’est Luther, Érasme, Martin Chemnitz qui ont attaqué cette épître.
Le principal reproche concerne le style : il diffère trop de celui de la première épître. Pour ma part, je ne vois pas d’argument plus faible que celui-là : n’importe qui est capable d’écrire de manière très variée selon les besoins, les circonstances, le genre littéraire, l’âge, etc. Prenez Victor Hugo dans les Odes et Ballades, dans les Contemplations, dans les Misérables, dans l’Art d’être grand-père, dans Le dernier jour d’un condamné… Si on suivait cette logique, il y aurait au moins quatre ou cinq auteurs différents qui porteraient ce nom. Le même raisonnement peut être appliqué à n’importe quel auteur qui a écrit plus d’un livre de genres différents.
Cornelius a Lapide ajoute en outre un autre argument : saint Pierre n’écrivait pas lui-même ses épîtres, mais il donnait le soin de les rédiger à quelqu’un d’autre. L’apôtre donnait les idées, l’ordre général ; un autre se chargeait de les mettre en forme, de les rédiger, et les soumettait pour approbation au véritable auteur. On notera que c’est toujours ce que font les souverains pontifes qui, en général, demandent à d’autres de rédiger pour eux des documents qu’ils signeront ensuite. La personne chargée de rédiger cette deuxième épître aurait donc été un certain Glaucias, d’après saint Clément d’Alexandrie, tandis que Silas ou saint Marc aurait été le secrétaire de la première épître.
De cette manière, saint Pierre serait le maître d’œuvre, et Glaucias reste au rang d’un collaborateur, tenant à peu près le même rôle qu’un maçon par rapport à un architecte.
Comme on peut le constater en lisant l’introduction d’Osty, qui est une merveille de louvoiement ecclésiastique, le commentateur catholique est gêné par une tradition quasi unanime en faveur de l’attribution de cette épître à saint Pierre, et les faux brillants de la science moderne qui affirme péremptoirement le contraire.
Osty sous-entend que, si l’auteur n’est pas saint Pierre, il pourrait y avoir une faute : laquelle ? Le mensonge bien évidemment. En effet, l’auteur de l’épître écrit : “Ce n’est pas, en effet, en suivant des fables habilement inventées […] mais c’est pour avoir été témoins oculaires de sa grandeur. […] Et cette voix, nous l’avons, nous, entendue parvenant du ciel, quand nous étions avec lui sur la sainte montagne.” (6) L’auteur se donne donc pour témoin oculaire : il a vu Notre-Seigneur, entendu son enseignement, constaté les miracles qu’il a faits ; plus encore, il a entendu la voix sur la montagne : il a donc été témoin de la Transfiguration et ne peut donc être que Pierre, Jacques ou Jean. Si l’auteur n’est pas l’un de ces hommes, n’est-il pas, tout simplement, un menteur ? Ce problème est levé si on admet que Glaucias est l’exécutant, puisqu’il parle effectivement au nom de saint Pierre. Mais si ce n’est pas le cas, affirmer que c’est un homme qui s’est de lui-même autorisé à se couvrir de l’autorité de saint Pierre est proprement catastrophique : c’est pourquoi Cornelius a Lapide écrit que cette question touche la foi.
Il faut en effet pousser le raisonnement à fond et ne pas se tenir dans un entre-deux insatisfaisant pour l’intelligence. Si l’auteur de la seconde épître attribuée à saint Pierre se prétend un témoin oculaire de la vie de Jésus ; si cette affirmation est fausse mais que l’Église admet tout de même ce livre dans le canon des Ecritures ; pourquoi devrions-nous accorder plus de crédit au témoignage des autres textes de l’Écriture qui se prétendent comme écrits par des témoins oculaires ? Or, sur quoi repose la fiabilité des Évangiles ? Sur ce qu’ils ont été écrits par des hommes qui témoignaient de ce qu’ils avaient vu. Mais si l’on peut douter du fait que ce sont des témoins oculaires, alors leur témoignage n’a pas de valeur ; alors la foi toute entière est vaine. On comprend mieux les circonlocutions d’Osty (“il y a de bonnes raisons… c’est sans doute…”) qui devait ressentir combien sa théorie remettait en cause, in fine, tout le reste.
Reste à savoir pourquoi ni Sellier, ni Osty n’ont présenté la solution très satisfaisante du scribe qui mettait en forme la pensée de saint Pierre : elle résout aisément tous les problèmes.

(1) La Bible, traduction de Lemaître de Sacy, Préface et textes d’introduction établis par Philippe Sellier, Robert Laffont, collection Bouquins, p. 1585
(2) La Bible, traduction française sur les textes originaux par Émile Osty avec la collaboration de Joseph Trinquet. Introductions et notes d’Émile Osty et de Joseph Trinquet, Seuil, 1973, p. 2525
(3) La nouvelle réédition parue de la Bible du chanoine Crampon révisée par le frère Bernard-Marie est moins catégorique mais laisse la porte ouverte à toutes les interprétations : “On peut pour le moins y reconnaître l’inspiration de Pierre et le style d’un secrétaire autre que Sylvain […] Sinon, on peut y voir un écrit plus tardif issu d’un cercle pétrinien judéo-chrétien en direction de l’Église d’Alexandrie”. Nouveau Testament, Téqui, p. 330. Crampon lui-même n’aborde pas cette problématique dans son édition.
(4) Commentaria in Sacram Scripturam, édition du Chanoine Crampon, Cornelius a Lapide, tome XX, p. 404, col. 1. Les autres mentions se rapportent à la même page ou à la suivante.
(5) La Sainte Bible, tome 8, Louis-Claude Fillon, p. 694 et suivantes.
(6) II Pierre, 1, 16 et 18. Je suis ici la version d’Osty afin d’éviter les querelles sur les traductions.